Toutefois, les données de Maddison montrent dans le même temps un essor beaucoup plus rapide de l’Europe qui connaît alors les prémices de la révolution agricole et industrielle avec une explosion de sa population, qui progresse de 74 % entre 1700 et 1820 contre 37 % seulement pour l’Inde. Surtout, son PIB par habitant se détache nettement de celui de l’Inde qui stagne avec un rapport de 2 à 1 déjà en 1820. Ce qui n’est qu’un déclin relatif correspond en réalité à un profond changement des rapports de forces mondiaux. Miné de l’intérieur, incapable d’évoluer dans ses structures politiques et socioéconomiques, l’Empire moghol, resté agraire, disparaît en trois décennies après la mort d’Aurengzeb en 1707. L’Inde revient à une floraison de sultanats et royaumes encore prospères mais incapables de trouver la stabilité politique. Au point de laisser les nouvelles puissances européennes, puis l’Angleterre seule, en devenir les nouveaux maîtres et imposer un modèle colonial qui se traduira effectivement par le sous-développement de l’Inde à la fin du Raj britannique en 1947. […]
L’indépendance de l’Inde en août 1947 intervient dans un climat de forte instabilité politique et économique qui durera au moins jusqu’à l’adoption d’une Constitution républicaine en 1950. De fortes émeutes intercommunautaires secouent le pays au moment de sa partition avec le Pakistan, lui-même coupé entre une aile occidentale, l’actuel Pakistan, et une aile orientale, qui deviendra en 1972 l’actuel Bangladesh. Des millions de personnes connaissent l’exode, notamment des deux côtés du Pendjab et du Bengale. En 1948, l’assassinat du Mahatma Gandhi par un extrémiste hindou du RSS (Rashtriya Swayamsevak Sangh, association de volontaires nationaux) et la mort du fondateur du Pakistan, Ali Jinnah, sont suivis du premier conflit armé à propos du Cachemire dont le cessez-le-feu n’intervient qu’en 1949. Sur le plan interne, l’annexion du Cachemire et de l’Hyderabad illustre les difficultés à unifier le pays, sans compter les derniers comptoirs coloniaux, dont celui de Pondichéry qui ne sera rattaché officiellement à l’Union indienne qu’en mai 1956 après un transfert effectif en 1954. La situation économique est alors catastrophique avec une crise alimentaire récurrente, des pénuries de matières premières essentielles comme le jute et le coton et, enfin, une inflation de plus en plus incontrôlable. Cette situation d’urgence va imprimer une trace profonde sur les orientations du premier modèle économique indien dont les influences se font encore sentir aujourd’hui. Pour autant, à la différence du modèle chinois, le modèle indien postindépendance s’avère moins radical. Il puise en particulier ses racines dans au moins quatre influences qui agissent comme un feuilleté dont l’ordonnancement va varier selon les époques : le nehruisme essentiellement social-démocrate, le communisme soviétique puis chinois et de plus en plus indien aujourd’hui, le libéralisme plus ou moins tempéré des classes marchandes, et enfin le gandhisme.
Jean-Joseph Boillot L’économie de l’Inde, Ed La Découverte, 2007
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