Pierre GENTELLE, dans Chine, un continent… et au-delà ?, Asie Plurielle, La Documentation Française, Paris, 2001
« L’identité chinoise, avant de renvoyer à une réalité observable, signifie d’abord les systèmes d’auto-représentation des Chinois eux-mêmes : l’auto-interprétation de ce qu’ils sont, de ce qu’ils ont été, de ce qu’ils prétendent être. C’est dire que cette identité ne peut que beaucoup varier, selon les individus, les milieux, les époques concernées. La question « Que signifie être Chinois ? » donne lieu à des réponses diverses et, parfois, contradictoires.
Trois grandes relations permettent à un individu ou à un groupe de s’identifier comme « chinois ». Elles expriment respectivement la dimension politique de la souveraineté, la dimension symbolique de la « civilisation » et la dimension généalogique de la filiation. Être Chinois, ce fut jusqu’en 1911, reconnaître la légitimité politico-religieuse de l’empereur, même si cette autorité s’exerçait davantage par des moyens indirects et rituels que directement par des voies administratives.
L’univers qui s’identifie lui-même comme « Chinois », sous des noms qui auront varié au cours de l’histoire (Xia, Hua, Han, etc.), se sent différent des populations qui ne partagent pas les comportements de l’Empire. Mais cette opposition est rarement pensée comme irréductible : ces populations pourront, à terme, être reconnues comme chinoises si elles se mettent à l’école du Centre ; on peut, et même on doit toujours se civiliser, c’est-à-dire se siniser. Se siniser, c’est pratiquer l’infinie variété des rites, comportements requis pour le maintien du bon ordre social et cosmique, qui distinguent de manière normative les vrais humains des autres. Les lettrés sont les garants et les propagateurs de ces valeurs. L’observation anthropologique confirme aujourd’hui encore, dans des communautés rurales ayant préservé certains traits de cette tradition, la permanence d’une conception de l’identité chinoise fondée sur la capacité de pratiquer correctement les multiples rites rythmant les âges de la vie (mariage, funérailles, etc.) ou de la vie quotidienne (manger, rire, compter les jours fastes, rester toujours impassible, …) qui qualifie le porteur de « sinité ». L’écriture idéographique semble être à la base des comportements conformes à une « norme » requise par le bon ordre social et cosmique, qui sépare très nettement les « vrais humains » pleinement « civilisés » (wen) et les autres. L’effort d’uniformisation et d’homogénéisation des comportements a été constant tout au long de l’histoire. »
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