L’Art de la Guerre est le plus ancien traité de théorie militaire du monde. Son auteur, Sun Zi, est un contemporain de Confucius (vers 551-479 av J-C.). La victoire militaire sur l’ennemi n’arrive selon lui qu’en troisième position dans le succès de la guerre, après les moyens diplomatiques. Les victoires obtenues grâce aux stratagèmes sont au premier rang. Les Chinois attachent une grande importance à ces stratagèmes, source d’expressions multiples qui sont autant de pierres angulaires de leur culture. Les 36 stratagèmes est un recueil secret datant peut-être de l’époque de la dynastie des Ming (1368-1644). Il offre un tableau exhaustif de toutes les ruses, et des méthodes qui permettent de les interpréter en termes de stratégie militaire. Ruses pour vivre et survivre, ils s’appliquent aux stratégies commerciales, à l’infinie réversibilité de la tromperie, et à la géopolitique. Ils permettent de faire face à toutes les situations conflictuelles et de l’emporter sur l’adversaire jusque dans les batailles presque perdues. PrepAsia vous propose dans chaque PrepAsien d’évoquer l’un de ces stratagèmes, et présente ici les stratagèmes qui ont déjà été publiés :
01- Traverser la mer sans que l’Empereur le sache
02- Assiéger Wei pour secourir Zhao
03- Tuer avec un couteau d’emprunt
04- Attendre au repos que l’ennemi s’épuise
05- Profiter de l’incendie pour voler
06- Bruit à l’Est, attaque à l’Ouest
07- Créer quelque chose à partir de rien
08- Marcher secrètement vers Chencang
09- Regarder le feu depuis la rive opposée
10- Dissimuler une épée sous un sourire
11- Le prunier sèche à la place du pêcher
12- Emmener un mouton en passant
13- Battre l’herbe pour faire peur au serpent
14- Emprunter un cadavre pour le retour de l’âme
15- Attirer le tigre hors de la montagne
16- Pour capturer, commence par lâcher
17- Jeter une brique pour gagner du jade
18- Pour neutraliser des bandits, d’abord capturer leur chef
19- Retirer le bois de sous le chaudron
20- Troubler l’eau pour prendre le poisson
21- La cigale dorée quitte sa mue
22- Fermer la porte pour capturer les voleurs
23- S’allier au loin pour attaquer ses proches
Traverser la mer sans que l’Empereur le sache
1er stratagème.
Les ruses secrètes ne sont pas incompatibles avec les actions ouvertes si elles sont cachées dedans. Le plus visible dissimule le plus de secrets. Ceux qui prennent trop de précautions sont susceptibles de ne plus être sur leur garde. Les actions familières n’éveillent pas la suspicion.
Cette expression proverbiale est issue de l’histoire d’un ingénieux général des Tang, qui mit au point une méthode pour transporter l’Empereur sain et sauf sur la mer sans qu’il le sache. Chaque manœuvre militaire a deux aspects : le mouvement apparent et l’intention cachée. En dissimulant les deux, on peut prendre l’ennemi complètement par surprise, mais cela est difficile. Dans la plupart des cas, maintenir l’ennemi dans une totale ignorance de nos opérations est plus délicat que de « traverser la mer sans que l’Empereur le sache ». L’alternative est de pousser l’ennemi à négliger ou mal interpréter nos intentions.
Assiéger Wei pour secourir Zhao
2ème startagème.
Attaque un point faible qui est cher à l’adversaire si celui-ci est trop fort pour être attaqué directement, car il ne peut être supérieur en tout. Cherche la faiblesse de son armure, divise et règne.
Il vaut mieux fragmenter en petits groupes vulnérables un ennemi puissant et concentré plutôt qu’attaquer à la hâte. Attend ton heure et frappe seulement après que l’ennemi ait d’abord frappé. Plutôt que tenter de secourir directement une région menacée par l’ennemi, attaque ses bases arrières. Il devra retirer ses troupes pour sauver son propre arrière-pays.
Cette stratégie tire son nom d’un célèbre incident survenu en 354 av JC entre deux des royaumes combattants. Quand l’ennemi déploie ses forces principales pour attaquer un état voisin mais rencontre une forte résistance, la meilleure voie pour aider ce voisin est d’envahir le territoire ennemi. L’ennemi n’aura d’autre choix que de rentrer à marche forcée et une embuscade peut alors être tendue pour vaincre son armée de façon décisive.
Ce stratagème s’applique à l’offensive chinoise de 1979 pour forcer – en vain – le Vietnam à retirer ses troupes du Cambodge. Selon le commentateur taiwanais Shu Han, la menace était insuffisante, et le stratagème n°2 aurait été couronné de succès si la Chine avait assiégé Hanoï.
Dans un sens plus large, il faut concentrer ses forces pour attaquer le point faible de l’ennemi. Dans la littérature militaire chinoise, l’action est souvent assimilée à la régulation des rivières : avec un ennemi furieux et surpuissant comme un flot déchaîné, il faut éviter une confrontation et attendre qu’il ait perdu son élan, de même que le flot de la rivière se calme et devient contrôlable en aval des rapides.
Tuer avec un couteau d’emprunt
3ème stratagème.
En conduisant un troisième élément à commettre un meurtre, on peut atteindre son but sans avoir à en assumer la responsabilité. Elimine un adversaire par les mains d’un autre, utilise les ressources d’un autre pour faire ton travail, atteint un but caché en manipulant un tiers.
Ce stratagème s’applique en particulier à un sombre épisode de la seconde guerre mondiale :
En août 1944, la résistance polonaise passe à l’attaque pour tenter de soustraire Varsovie au champs de bataille russo-allemands. Informée de l’initiative polonaise, l’Armée Rouge arrête sa progression aux portes de la ville malgré les protestations des alliés. Elle ne la reprendra que six semaines plus tard, lorsque la Wehrmacht aura nettoyé les poches de résistance.
Dans un sens plus large, pour combattre un ennemi fort, il faut trouver une puissance en désaccord avec cet ennemi et l’amener à le combattre à votre place.
Les anciens stratèges militaires chinois disent que lorsque deux camps s’opposent, il est essentiel de gagner à sa cause un éventuel troisième camp car le résultat final dépend incontestablement de son attitude. On réfléchira sur ce point aux rapports triangulaires entre la Chine, les Etats-Unis et l’Europe.
Attendre au repos que l’ennemi s’épuise
4ème stratagème.
« Utilise la patience, préserve tes forces, et use l’ennemi. Amène l’ennemi dans une impasse sans même le combattre, car il est une loi universelle de la nature qui veut qu’un élément hyper-actif perde son énergie avec le temps, tandis qu’un élément passif pourra préserver et développer sa force.
En termes militaires, on doit éviter l’engagement avec un ennemi irrésistible jusqu’à ce que la force de celui-ci s’épuise dans l’excitation. Celui qui attaque a certes le choix de la bataille et l’avantage de l’initiative. Mais cette stratégie insiste sur les avantages de la défense. En prenant une position que l’attaquant ne peut contourner et en s’assurant de réserves suffisantes, le défenseur a l’opportunité de préserver ses forces en attendant que l’ennemi s’épuise jusqu’à avoir perdu sa supériorité.
C’est alors pour le défenseur le moment opportun pour contre-attaquer et l’emporter.
Ce stratagème s’applique également à la vie privée, où il convient d’occuper en permanence un ennemi, de lui causer un maximum de soucis, et d’attendre que la fatigue l’affaiblisse.
Mao Zedong écrivait en 1936 dans Problèmes stratégiques de la guerre révolutionnaire en Chine : « Si l’adversaire qui attaque nous est de beaucoup supérieur tant en quantité qu’en qualité, il n’y a qu’un moyen de modifier le rapport des forces : attendre qu’il se soit enfoncé profondément dans nos bases d’appui et qu’il étouffe sous le poids des difficultés qu’il y rencontre, de sorte que « les gros, ils en ont fait des maigres ; les maigres, ils en ont fait des cadavres ».
Profiter de l’incendie pour voler
5ème stratagème.
Exploite les difficultés de l’ennemi et tire parti d’opportunités au fur et à mesure de l’aggravation de la situation chaotique de l’adversaire.
Saisis la chance d’obtenir un avantage quand l’ennemi traverse une crise majeure. La tenacité l’emporte sur la faiblesse, c’est une question de temps. Cette maxime signifie qu’on peut tirer avantage des déboires d’autrui pour lui causer du tort.
Une maison en flammes sombre dans le désordre et la confusion. Ainsi, un voleur peut en profiter pour la piller pendant que ses gardes sont occupés à combattre le feu.
Lorsqu’on est en guerre, la maison en flammes est le symbole d’un pays qui est sur le déclin ou qui pour le moins souffre de troubles graves. Celui qui attaque un pays qui est dans cette situation obtiendra un bénéfice double au prix d’un demi-effort.
Cette stratégie recommande le principe quasi-universel de frapper les points faibles de l’ennemi et, en ce sens, elle se rapporte à plusieurs autres stratégies. Les Chinois font référence à ce stratagème pour illustrer la façon dont la France dépêcha en août 1944 à Pékin l’ambassadeur extraordinaire Marie-Melchior-Joseph-Théodore de Lagrené pour obtenir un traitement de faveur reconnu par le traité de Huangpu.
Ce traité, rangé dans la catégorie des « traités inégaux » par la Chine, fut obtenu à la suite de la première guerre de l’Opium (1840-1842) qui avait laissé la Chine exsangue et permis aux Etats-Unis et à la Grande-Bretagne de signer de très avantageux « traités.inégaux ». Les Chinois d’aujourd’hui n’oublient pas que ces trois nations ont alors « profité de l’incendie pour voler »…
Bruit à l’Est, attaque à l’Ouest
6ème stratagème.
Ce sixième stratagème clôt la première série de 6 x 6 = 36 stratagèmes du traité, consacré aux plans pour les batailles déjà gagnées.
Il s’agit ici de simuler une attaque à l’Est pour mieux attaquer à l’Ouest en détournant ainsi l’attention de l’adversaire.
Un proverbe chinois dit : « il n’y a jamais trop de ruse durant la guerre ». Cette stratégie prévient toutefois qu’avant d’essayer de tromper l’ennemi par des mouvements de troupes simulés, il faut s’assurer de son manque de jugement. Le bon commandant déploie ses troupes en connaissant ses forces et ses faiblesses. En agissant ainsi, non seulement il n’est pas susceptible d’être dupé par les mouvements trompeurs de l’ennemi, mais encore il peut feindre d’être trompé et retourner ainsi contre lui les ruses de l’ennemi.
Sun Zi observe que « dans le passé, ceux qui avaient l’art de diriger les opérations de guerre s’assuraient d’abord d’être invincibles et ensuite attendaient une occasion de battre l’ennemi ».
Il est dit dans l’Ancien Testament que les Israélites firent sept fois le tour des remparts de Jéricho en sonnant des trompettes avant que les murs de la cité ne s’écroulassent. Il est vraisemblable que ces défenses tombèrent en fait à la suite d’un travail de sape dont le bruit fut couvert par les sonneries des trompettes israélites. En 1977, les pongistes chinois utilisèrent ce stratagème en tournoi international, en envoyant la balle aussi haut que possible lors des services, de telle sorte que leurs adversaires ne puissent anticiper le coup à venir.
Comme dans ce dernier exemple, on ne prendra pas l’Est et l’Ouest au sens propre, mais plutôt dans un sens figuré, plus général, de point de diversion et de point d’attaque.
Créer quelque chose à partir de rien
7ème stratagème.
Ce stratagème introduit la seconde série de 6 x 6 = 36 stratagèmes du traité, consacrée aux plans pour les batailles indécises.
Réalise ce qui était sans substance, car chaque chose, avant d’exister, est inexistante : elle naît donc du néant.
Faire une feinte, non pour la faire passer pour la réalité, mais pour la faire devenir réalité après que l’ennemi soit convaincu qu’il s’agit bien d’une feinte. La force véritable croît sous une fausse apparence, tel le Yin croissant à son maximum pour se transformer en Yang.
La guerre demande souvent de feindre des manœuvres pour distraire et induire en erreur l’ennemi. Ce type de ruse étant aisément identifiable, l’ennemi ne pourra être défait que par une action authentique et non par un simulacre. Cette maxime est communément utilisée aujourd’hui pour désigner une personne qui accuse sans fondement.
L’Histoire regorge d’exemples de telles feintes : on pense en particulier aux centaines d’équipements factices - tanks, avions, transports de troupes - accumulés par les alliés devant Calais en mai-juin 1944 pour faire croire à l’imminence d’un débarquement à cet endroit.
En 756 après J.-C., sous la dynastie des Tang, le général Zhang Xun défend la ville de Yongqiu avec de faibles moyens. Il fait confectionner un millier de mannequins de paille vêtus de noir, et, la nuit venue, les fait descendre le long des remparts de la ville attachés à des cordes. L’ennemi, croyant à une attaque massive, darde les mannequins de flèches qui sont récupérées. Plus tard, de vrais soldats habillés en noir descendent le long des remparts ; l’ennemi qui ne veut pas se faire leurrer à nouveau ne tire pas de flèches. Les soldats incendient son camp et sèment la déroute.
Les médias chinois et le Parti Communiste chinois ont beaucoup fustigé l’usage du stratagème n° 7 par les ennemis de classe, de la Nation, du socialisme, etc. Le Quotidien du Peuple a ainsi souligné maintes fois dans les années 80 comment "l’Union Soviétique saisit toutes les occasions pour créer quelque chose à partir de rien contre la Chine".
Marcher secrètement vers Chencang
8ème stratagème.
Voici le deuxième stratagème de la série consacrée aux plans pour les batailles indécises.
Détruit l’adversaire en menant une fausse attaque dans une direction alors que c’est ailleurs, là où il ne se défend pas, que porte la véritable offensive. Faire une manœuvre ostensible de diversion pour fixer la force principale de l’adversaire, et emprunter pendant ce temps un chemin détourné, caché, pour attaquer l’ennemi. Cacher une intention peu ordinaire derrière une action ou des faits conventionnels.
Cette maxime fait référence à un épisode très populaire de l’histoire de Chine et à la stratégie utilisée en 206 av. J.-C. par Liu Bang, fondateur de la dynastie Han, quand il mena une campagne contre Xiang Yu, son rival pour le contrôle de l’empire. Il donna l’illusion de se préparer à venir l’affronter par le chemin normal mais pendant ce temps expédia son armée par une voie détournée à Chencang, prenant ainsi l’ennemi par surprise et gagnant un large territoire pour un faible coût.
Ce stratagème insiste sur la mise en œuvre d’un mouvement de diversion, en général une attaque frontale, pour dissimuler la manœuvre secrète qui doit déborder l’ennemi. Ceci est bien en accord avec la stratégie de Sun Zi visant à combattre l’ennemi avec des forces ordinaires et à le défaire avec des forces spéciales, mais seulement dans le cas où cet ennemi est maintenu en respect non par la présence de la puissance principale, mais par un mouvement de diversion, qui néanmoins requiert quelques actions concrètes pour devenir crédible.
Le débarquement des Alliés en juin 1944 en Normandie à la place de Calais est une bonne illustration de ce stratagème, comme cela l’était du septième stratagème (Créer quelque chose à partir de rien).
L’"éclectisme" a toujours été l’objet de vives critiques de la part du Parti communiste chinois, qui entend par là le fait de ne pas défendre des opinions tranchées, ce qui couvre des intentions nécessairement malignes. Le premier ministre Zhou Enlai fut l’objet d’accusations répétées du Quotien du Peuple qui, se référant explicitement au stratagème n°8, considérait que son éclectisme cachait en fait une véritable "marche secrète vers Chencang".
Regarder le feu depuis la rive opposée
9ème stratagème.
Voici le troisième stratagème de la série consacrée aux plans pour les batailles indécises.
Laisse tes adversaires se déchirer entre eux pendant que tu attends en regardant, et plus tard balaye le survivant épuisé.
Stratagème de la non-intervention, du non-agir et de l’attente patiente, version qui peut même devenir non violente de "la vengeance est un plat qui se mange froid", éloge du renvoi à plus tard de certaines affaires urgentes. Le feu symbolise ici une situation de crise : quand la désunion de l’ennemi devient apparente, il ne faut pas agir mais au contraire attendre le bouleversement maximal. De cruelles dissensions internes ne pourront que causer la mort de l’ennemi par ses propres mains.
Agir au moment opportun apporte la félicité, et il est recommandé à la guerre d’attendre le moment propice pour agir : tel le tonnerre qui ne frappe pas durant l’hiver, un chef militaire se retient d’agir jusqu’au moment favorable. Un bon général doit en effet maîtriser l’art du retard. Il ne doit pas chercher la confrontation à tout prix mais patienter jusqu’au meilleur moment pour attaquer, idéalement quand son armée est au mieux de sa forme et quand l’adversaire est au plus bas. Tel est le principe de base de toutes les stratégies agissant à retardement.
Pour moissonner les lauriers d’une guerre, usez de divers éléments d’une autre règle de base de la guerre : l’utilisation de forces extérieures pour parvenir à vos fins. On met ainsi en rapport cette stratégie avec la stratégie n°3 : "Tuer avec un couteau d’emprunt", ce qui est toutefois plus difficile à mettre en œuvre car il faut le plus souvent manipuler conjointement plusieurs forces, qu’elles soient alliées, ennemies ou indépendantes.
En juin 1948, pendant la guerre civile chinoise, l’armée rouge assiège la ville de Changchun qui est défendue par quelques 100 000 hommes fidèles à Chiang Kai-shek, dans le camp duquel existent de profondes dissensions (ou "contradictions" selon la phraséologie marxiste). Les vivres viennent à manquer, et les conflits débouchent sur la rébellion d’un grand nombre de soldats qui refusent les ordres de rompre l’encerclement : la ville est prise sans combat.
Dans le discours officiel du PCC, le fait d’ "observer le feu depuis la rive opposée" est aujourd’hui stigmatisé. L’attitude passe pour égoïste et revient à se tenir à l’écart des problèmes des autres sans chercher à aider à leur solution, ce qui est souvent illustré par une formule de Feng Menglong (1574-1646 ap. J.-C.) : "Chacun balaie devant sa porte sans jeter le moindre regard sur la glace du toit du voisin".
Dissimuler une épée sous un sourire
10ème stratagème.
Pour que tes adversaires soient sereins et sans crainte, dissimule l’hostilité sous l’apparence de l’amitié.
Une autre formulation de ce stratagème est "Miel aux lèvres, épée au ventre". Rassurez l’ennemi pour le rendre négligent, travaillez en secret pour le subjuguer, préparez-vous pleinement avant de passer à l’action pour empêcher l’ennemi de changer d’état d’esprit : c’est la méthode pour dissimuler une puissante volonté sous une apparente docilité.
Une personne avec un visage souriant et un cœur cruel est connu dans le folklore chinois comme le "tigre souriant". À la guerre, acquérir une sagesse tardive en prenant conscience du caractère dangereux des "tigres souriants" n’a que peu d’utilité, car son prix en fait un luxe excessif.
En conséquence, une proposition de paix sera toujours reçue avec suspicion tant que le résultat de la guerre n’est pas manifeste.
Les formules font référence à Li Yifu, fonctionnaire officiel, et à Li Linfu, chancelier impérial du VIIIe siècle, tous deux célèbres pour leur fourberie. Après la mort de Mao Zedong, les membres de la Bande des Quatre furent présentés comme des disciples zélés de Li Linfu, auquel Mao comparait par ailleurs les impérialistes, en recommandant de combattre l’esprit de Li Yifu et de Li Linfu qu’il dépeint ainsi : "Se soumettre en apparence, mais s’opposer intérieurement, dire oui, mais penser le contraire, prononcer de belles paroles face aux gens, mais intriguer contre eux par derrière – telles sont les manifestations de la duplicité."
Khrouchtchev fut caricaturé en Li Yifu, car de fidèle disciple de Staline, il se transforma en son accusateur après sa mort en 1956.
Les soviétiques sont également présentés en Li Linfu en Afghanistan, où la coopération amicale, les aides financières et militaires se sont révélées n’être que des préliminaires à l’invasion du pays.
Le prunier sèche à la place du pêcher
11ème stratagème.
S’il le faut, sacrifie le moins important pour sauver ce qui est essentiel. Quand la défaite est inéluctable, il faut diminuer le faible (Yin) pour augmenter le fort (Yang).
Les pertes sont inévitables à la guerre. En acceptant ce fait, un général expérimenté dresse ses plans de bataille de façon à pouvoir obtenir une grande victoire pour un faible coût. Une antique expression chinoise l’exprime ainsi : la diminution du Yin (point relatif) peut être avantageuse pour le Yang (point essentiel). Une expression semblable se retrouve chez les joueurs d’échecs chinois "abandonner un pion pour sauver un chariot".
Chaque faction en conflit a ses forces et ses faiblesses. Il est rare qu’un des côtés l’emporte sur l’autre dans tous les domaines. Quoique l’issue d’une bataille dépende surtout de la puissance totale des antagonistes, le plus faible peut parfois vaincre en attaquant de petits détachements ennemis. Après une ou plusieurs batailles semblables, le côté le plus faible deviendra fort et sera en position d’engager une bataille décisive pour vaincre l’ennemi de façon décisive. Ce stratagème a pour origine un poème populaire recueilli par le Conservatoire Yuefu, un organisme fondé par l’empereur des Han Wu Di (147-87 av. J.-C.). La collection Yuefu existe toujours et contient le poème : Un pêcher pousse près d’un puits. Un prunier pousse près de lui. Des insectes viennent à ronger les racines du pêcher. Le prunier se dessèche à la place du pêcher. Si même les arbres se sacrifient l’un pour l’autre, comment des frères pourraient-ils s’oublier ?
Les avantages consentis par la Chine au capitalisme international lors de son ouverture aux investissements étrangers dans les années 80 jouent clairement le rôle, soigneusement calculé, du prunier sacrifié aux intérêts à long terme du pays.
Emmener un mouton en passant
12ème stratagème.
Il faut savoir saisir toutes les occasions de s’enrichir : en gardant constamment ses sens en éveil, en étant prêt psychologiquement et en saisissant toute occasion qui vient à se présenter, quel que soit le lieu et le moment. Il faut savoir faire un bénéfice sans effort, tirer parti à bon escient de la négligence ou de l’incompétence de l’adversaire. On se souviendra que le mouton qui s’agenouille devant sa mère pour téter était dans la Chine ancienne le symbole de la piété filiale.
Tirer avantage du moindre défaut ; s’emparer du plus petit profit. Faire usage d’une erreur mineure de l’ennemi pour obtenir une victoire, même mineure. Dans un contexte militaire, le mouton représente en effet n’importe quelle faute inattendue de l’ennemi. De même que c’est le général en chef qui décide de "piller une maison en flammes", c’est le plus souvent un général subordonné qui trouve le mouton et décide de "l’emmener de la main droite". Il faut donc saisir toute chance de se renforcer et d’affaiblir l’ennemi, pour une victoire qui, comme certains coups aux échecs, peut décider de l’issue finale de la confrontation.
Le Renmin Ribao s’insurgeait en 1984 contre les moutons "cueillis en passant", jeunes cadres sans compétences ni envergure, promus à des postes élevés sans risque de faire de l’ombre à leur mentor.
L’intérêt de ce stratagème n’est pas d’emmener spécifiquement un mouton, mais de développer une attitude d’ouverture permanente et globale à toute éventualité de bénéfice… y compris dans le cas où l’on y est pour rien.
Battre l’herbe pour faire peur au serpent
13ème stratagème.
Il faut sonder le terrain, mais prendre garde à ne pas éveiller les soupçons. Il vaut mieux mettre en garde de manière indirecte, repérer les appuis dont on peut bénéficier, intimider s’il le faut et ne passer à l’acte qu’ensuite. L’intitulé trouverait son origine dans la pratique pédagogique bouddhiste développée en Chine au 7ème siècle, de donner aux novices des coups de bâtons "d’illumination"… Il indique ce qu’il ne faut pas faire : car on peut bien entendu frapper l’herbe pour faire fuir les serpents dangereux, mais le conseil est ici de ne point frapper si cela risque d’alerter un ennemi.
S’il est parfois indiqué de lancer des attaques exploratoires pour tester l’ennemi avant une offensive générale, un bon stratège évitera souvent de multiplier les petits engagements ici et là, car ceux-ci mettent en garde l’ennemi et lui permettent de jauger les forces, les intentions et les méthodes de son rival. Le conseil est évidemment péremptoire dans le cas d’un projet d’attaque surprise. L’exécution des condamnés à mort et les campagnes de moralisation ont depuis longtemps permis au pouvoir chinois de "battre l’herbe pour faire peur au serpent", c’est-à-dire de condamner pour l’exemple afin de garantir l’ordre social. Il s’agit aussi dans ce cas de "tuer la poule pour intimider le singe" L’épisode des faux parachutistes de Port-Saïd relève du stratagème n°13 : le lâcher de miniatures sur le canal de Suez en 1956 entraina une riposte immédiate des forces égyptiennes qui se dévoilèrent alors largement à l’aviation anglo-française.
On se souvient aussi que la campagne de "rectification" dite "des Cent Fleurs", lancée officiellement en 1957 pour permettre à chacun de s’exprimer sur la conduite des affaires chinoises par le Parti Communiste, fut utilisée pour repérer puis éliminer les déviationnistes. Depuis, les Chinois sont devenus un peu méfiants quand le pouvoir leur propose d’exprimer leurs griefs…
Emprunter un cadavre pour le retour de l’âme
14ème stratagème.
Il est parfois avantageux d’utiliser ce qui apparemment ne sert à rien à la guerre. Dans les périodes troublées de l’histoire, quand de nombreux hommes de valeur prétendent au trône, un chef éclairé sait que les victoires militaires ne suffisent pas pour garantir sa puissance. Il lui faut compenser ses pertes sur le champ de bataille par des combattants et des provisions que lui fournira un soutien populaire fort. La question centrale sera celle de sa légitimité, qu’il lui faudra asseoir par une filiation réelle ou inventée avec une dynastie ayant exercé le pouvoir dans le passé avec clairvoyance. S’il n’est pas en mesure de le faire lui-même, il utilisera un homme de paille, doté d’un tel statut, qu’il fera passer pour son maître avant de s’en débarrasser une fois son pouvoir établi. Ce stratagème peut être interprété de diverses manières : au sens large, quand un chef devient faible et inefficace, son autorité doit être assumée par un subordonné déterminé. En termes familiers, le fils doit prendre en charge la tenue de la maison lorsque le chef de la famille est trop vieux pour être efficace. Il peut aussi s’agir de "faire du neuf avec du vieux" : en donnant de nouveaux objectifs à des œuvres, des auteurs ou des traditions qui appartiennent au passé, et sont utilisés au service de la lutte idéologique ou politique. L’instrumentation de Confucius par le pouvoir chinois en est un exemple. On peut à l’inverse donner une patine ancienne à des pratiques nouvelles pour les légitimer : c’est le cas du "socialisme de marché".
Il peut aussi s’agir de s’approprier le bien d’autrui en acquérant son pouvoir en vue de bâtir son propre empire : c’est la logique de la création des zones économiques spéciales chinoises, et d’une façon plus générale du laxisme ou de l’activisme des autorités en matière de contrefaçon des produits et technologies de l’Occident. Les illustrations sont ici fort nombreuses. On retiendra la récente condamnation de Schneider à une amende de 31 millions d’euros à l’initiative d’un concurrent chinois pour avoir copié… son propre modèle de disjoncteur. Schneider avait engagé une procédure en contrefaçon contre la société Chint, mais son dirigeant, Nan Cunhui, également membre du Parlement, a immédiatement politisé l’affaire en ralliant les membres du gouvernement à sa cause.
Même type d’aventure dans le long fleuve tourmenté du feuilleton Danone-Wahaha qui montre comment "emprunter un cadavre pour le retour de l’âme".
Attirer le tigre hors de la montagne
15ème stratagème.
Le tigre représente l’ennemi, la montagne est sa place forte, son terrain d’excellence.
Équivalent en plus subtil de "faire sortir le loup de la forêt". Couper l’ennemi de sa base. Affaiblir un ennemi en l’isolant de ses soutiens. Faire en sorte que l’ennemi quitte son terrain pour se rendre sur celui qu’on maîtrise. Un proverbe chinois dit que "gisant sur le sable, le dragon est importuné par les crevettes, descendant dans la plaine, le tigre est rudoyé par les chiens."
Sunzi déclare dans L’art de la guerre que "la stratégie est la forme de guerre la plus élevée. Vient ensuite la guerre diplomatique, puis l’engagement direct. Quant à l’attaque des places fortes, c’est la pire des politiques". Un commandant avisé se garde d’attaquer un ennemi puissant, protégé par une citadelle, un camp retranché, une position en surplomb, ou des barrières naturelles telles que montagnes, rivières, désert et marais. Engager le combat n’a de sens que si l’on a pu faire en sorte que l’ennemi quitte son repère protégé. Il faut attendre que le temps amenuise les défenses de l’ennemi, et comploter pour l’amener à déployer ses meilleurs éléments loin de leur base. Ainsi, les Français ont perdu la guerre d’Indochine lorsque le Viêt-Minh (équipé, habillé et conseillé par les Chinois) les a laissés placer le gros de leurs troupes à Dien Bien Phu, un endroit qui était éloigné de leur centre et qui est devenu tactiquement désavantageux dès le début de la bataille.
Dans le cadre de négociations, on peut, grâce à un travail patient, amener la partie "adverse" à se dévoiler en perdant son sang froid. On peut aussi, après repérage, amener son interlocuteur sur un terrain qu’il maîtrise mal pour lui faire perdre pied. En cas de conflit commercial, l’imposition d’un lieu d’arbitrage local (par exemple un tribunal chinois pour une JV en Chine…) permet d’attaquer l’étranger sur un terrain qui ne lui est ni familier, ni favorable. Le Yijing dit qu’"avancer présage une difficulté, laisser venir, un succès". Friedrich Engels écrit quant à lui : "on peut subir un échec, mais tant que l’on est en mesure d’exercer une pression sur l’ennemi au lieu d’être soi-même soumis à sa pression, on lui reste dans une certaine mesure supérieur."
Pour capturer, commence par lâcher
16ème stratagème.
N’éveille pas chez l’adversaire l’esprit de contre-attaque. N’exerce pas de fortes pressions sur un ennemi acculé car cela l’amène à contre-attaquer. Suis-le sans le perdre de vue mais sans trop le presser. Pousse-le à gaspiller son énergie et prend le temps de saper son moral. Il affaiblira sa position, et après qu’il se soit éparpillé, soumet-le à faible coût. L’attente et la sincérité amènent la fortune, car, face au danger, on ne doit pas se jeter en avant la tête la première mais plutôt attendre l’heure opportune.
Équivalent de "Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage" : la guerre coûte cher, y compris pour le vainqueur. Si cela est possible, le mieux est de mener une bataille rapide pour anéantir au plus vite l’ennemi, car, comme le dit le Commentaire du Zuo, "si on lâche un ennemi un jour, plusieurs générations peuvent en souffrir".
Il faut pourtant, dans certains cas, attendre patiemment que se développe une situation avantageuse tout en restant prêt à agir. Par exemple, il est évidemment déconseillé de passer immédiatement à l’action face à un ennemi puissant, et il vaut mieux analyser les conditions d’une confrontation et utiliser d’autres stratagèmes pour affaiblir les troupes et le moral de l’ennemi avant d’engager éventuellement la bataille proprement dite, si elle est encore nécessaire.
Sun Zi écrit : "il ne faut pas écraser un ennemi aux abois". Un ennemi encerclé sera contraint de se battre jusqu’à la mort si on le soumet à une attaque violente sans lui laisser d’échappatoire. Si on l’encercle sans toutefois l’assaillir trop violemment et en lui laissant une issue pour se sauver, l’ennemi bat en retraite dans une fuite désordonnée. Il convient de préparer cette issue en usant longuement les forces de l’ennemi plutôt qu’en l’agressant fortement, de peur de provoquer chez lui la résistance du désespoir. L’ajournement des hostilités est un stratagème exceptionnel qui ne peut être utilisé qu’après qu’on se soit assuré que rien ne risque de survenir pendant cette pause qui placerait l’ennemi dans une meilleure situation, et que ses propres troupes puissent se permettre d’attendre. Toutefois, il est toujours possible qu’un général ennemi place délibérément ses troupes dans une position critique qui leur interdit toute fuite pour les forcer à s’engager pleinement dans la bataille… "Il faut gagner les cœurs et non les villes !" L’héroïsme de Zhuge Liang est bien connu des Chinois. Ce chancelier de l’empereur du Shu-Nan, dans l’actuelle province du Sichuan, réussit en 223 après J.C. à pacifier les territoires du sud non en livrant de coûteuses batailles, mais essentiellement en libérant les prisonniers qu’il avait faits grâce à son exceptionnelle maîtrise des stratagèmes, une spécialité Han.
Même si la puissance de l’armée de Mao fut décisive dans ses succès, ils sont dûs aussi à la libération des prisonniers du Guomindang après les avoir endoctrinés. La bonne stratégie consiste à toujours subordonner les victoires militaires - ou judiciaires pour les entreprises qui travaillent en Chine - aux objectifs politiques.
Jeter une brique pour gagner du jade
17ème stratagème.
Donner quelque chose sans grande valeur en vue d’obtenir quelque chose de précieux. Utiliser un appât pour faire une grosse prise. Abuser l’ennemi avec de faux-semblants. Punir la naïveté des jeunes et des envieux. Tirer un grand profit d’un don ou d’un geste qui n’a pas coûté cher. C’est le stratagème du gagnant-perdant, et la fable du corbeau et du renard, parfois méconnus de certains hommes politiques européens.
Le jade est depuis toujours la pierre favorite des Chinois. Ils s’en procuraient de grandes quantités auprès des Tokhariens, des indo-européens dont les royaumes ont disparu du Turkestan oriental vers l’an 1000. L’expression appartient encore à ceux qui veulent paraître modeste. Quelqu’un qui doit parler en premier dans une réunion dira qu’il va "se défaire d’une brique pour attirer le jade", montrant ainsi sa modestie, réelle ou feinte. Mao Zedong écrivait en 1940 : "Je suis un profane dans les questions culturelles… Que les travailleurs culturels d’avant-garde de notre pays considèrent nos observations comme un morceau de brique que nous montrons pour les inciter à citer leur jade". La brique et le jade étant sujets à des interprétations très nombreuses, ce stratagème a le plus grand nombre d’explications.
Dans un contexte militaire, la brique et le jade sont les feintes et les véritables actions. Une expression populaire parle également de "faire passer des yeux de poissons pour des perles" : pour contrer l’invasion d’une puissance ennemie, on ne doit pas lancer une attaque à l’intérieur de son territoire, mais laisser l’armée adverse s’avancer pour la défaire sur son propre terrain, comme Napoléon en fit l’expérience en Russie en 1812.
Ce stratagème est lié au stratagème n°11, "Le prunier sèche à la place du pêcher", qui rappelle que les avantages consentis par la Chine au capitalisme international lors de son ouverture aux investissements étrangers dans les années 80 jouent le rôle, soigneusement calculé, du prunier sacrifié aux intérêts à long terme du pays. Une fois les bénéfices recueillis, le sacrifice originel parait bien petit, ainsi que l’a écrit Lao Zi :
Ce que l’on veut limiter,
il faut d’abord l’étendre.
Ce que l’on veut affaiblir,
il faut d’abord le renforcer.
Ce que l’on veut abattre,
il faut d’abord le dresser.
A celui à qui l’on veut prendre,
il faut d’abord donner.
Pour neutraliser des bandits, d’abord capturer leur chef
18ème stratagème.
Capturer les chefs pour anéantir l’ensemble des forces de l’ennemi, viser sa monture pour atteindre le cavalier, car le dragon perd ses forces s’il est contraint de se battre sur le sol.
L’expression de ce stratagème est issue d’un poème de Dù Fǔ, l’un des plus célèbres poètes de la dynastie Tang, marqué par la pensée confucianiste et contemporain de la révolte du général sogdien An Luhan, qui mit l’empire à feu et à sang autour de l’an 750 après JC. Le poème de Dù Fǔ est une excellente illustration de l’éthique qui sous-tend l’ensemble des 36 stratagèmes :
"Pour bander un arc, prends le plus solide
Pour choisir des flèches, prends les plus longues
Pour attaquer un cavalier, tire sur sa monture
Pour neutraliser des bandits, capture d’abord leur chef
Tuer des hommes a ses limites,
Tout comme un pays a des frontières.
Quand l’attaque de l’ennemi peut être repoussée,
Pourquoi donc faire en plus des morts et des blessés ?"
La forteresse ou le quartier général de l’ennemi sont en principe situés sur la position la plus facile à défendre. Si ce n’est pas le cas, on peut facilement éviter de détruire les armées de l’ennemi en capturant son commandant. Sinon, il faut chercher le point faible dans la ligne de défense ennemie pour y ouvrir une brèche et attaquer sa base principale pour en capturer le chef, de telle sorte que ses subordonnés ne pourront plus se battre par eux-mêmes.
Ce stratagème est souvent appliqué aux contestataires en Chine. Pour neutraliser un groupe de mécontents ou d’opposants politiques, mieux vaut s’attaquer à l’élite qui fait concurrence, éliminer en premier le groupe ou la personne qui est à sa tête. La piétaille sera épargnée puis rééduquée, une fois les penseurs récalcitrants supprimés. Le vaste réseau de partisans animé par la Bande des Quatre fut anéanti facilement lorsqu’en octobre 1976, les chefs en furent arrêtés. Le Quotidien du Peuple commenta l’événement : "Quand la Bande des Quatre fut démantelée, l’arbre tomba et les singes s’éparpillèrent". Les divers moyens pour saisir le chef sont : le faire changer d’avis après avoir assimilé les éléments de sa décision ; le corrompre ; lui faire prendre pour maitresse un agent de la cause - moyen très utilisé ; le supprimer physiquement. Ce stratagème fonctionne bien dans une société hautement hiérarchisée, avec un grand respect de l’autorité. Il est logique que l’on s’attaque à cette autorité, alors qu’il faut s’attaquer à chacun des membres du groupe d’opposants dans un système démocratique. Ce stratagème, qui est toujours d’actualité, révèle l’importance en Chine (et dans de nombreux autres pays d’Asie de l’Est et du Sud-Est) du rôle tenu par l’homme face aux institutions. L’homme lance une politique, sa mort la défait. Le "règne personnel" reste largement le système naturel d’exercice de l’autorité, et les institutions occidentales destinées à limiter le pouvoir personnel y ont peu de prise, quand elles ne sont pas transformées en réseaux d’influence et en clubs d’affaires. Corolaire, les personnalités chinoises sont obnubilées par le souvenir qu’elles laisseront après leur mort. Ce qu’elles redoutent le plus est le déshonneur de "laisser derrière elles une puanteur pour des myriades d’années". Mieux vaut "répandre son bon parfum sur cent générations" !
Retirer le bois de sous le chaudron
19ème stratagème.
Le feu qui chauffe le chaudron est certes brûlant, mais le bois qui l’alimente peut être retiré facilement. De même, il ne faut pas attaquer un adversaire de façon frontale, mais tout faire pour le priver d’abord de ses ressources.
Eviter d’affronter un ennemi jusqu’à ce qu’on ait réussi à réduire sa combativité par un patient travail de sape du moral de ses troupes, car, comme le dit L’art de la Guerre de Wei Liao, "quand le moral est au plus haut, il faut livrer bataille, mais quand il est en berne, il faut vite rentrer au bercail". Le faible étant en danger s’il attaque directement un puissant, il aura évidemment plus de chances de réussir s’il opère avec circonspection. Il s’agit aussi de prendre s’il le faut des mesures radicales contre un problème - au sens propre du terme - c’est-à-dire qui traitent sa racine et non ses symptômes.
Ce conseil est en relation avec le stratagème n° 4, qui propose "d’attendre en se reposant que l’ennemi s’épuise", car "l’actif s’affaiblit et le passif se renforce". Le Yi Jing rappelle cette loi de la nature : un hyperactif perd son énergie et accroit sa faiblesse, tandis qu’un passif conserve et développe ses forces. En prenant une position ferme avec des réserves suffisantes, le plus faible peut préserver son potentiel en attendant que l’ennemi s’épuise éventuellement jusqu’à perdre sa supériorité. Il est possible dans ces conditions d’amener sans bataille l’ennemi dans une impasse.
En affaires, on évitera l’engagement frontal avec un ennemi difficile ; on patientera jusqu’à ce que ses forces s’épuisent dans la surexcitation, que ses ressources s’amenuisent, que des difficultés externes imprévues l’affaiblissent, ou que son moral se détériore, tout en agissant pour lui nuire sans qu’il le sache. L’utilisation des produits dérivés sur les marchés financiers est une illustration de ce stratagème : les traders ne peuvent pas parier sur l’évolution de l’économie d’un pays en agissant directement sur elle, mais les produits qui ont été créés sur les marchés à terme permettent de l’affaiblir, par exemple au travers de sa monnaie, pour peu qu’un consensus de traders existe dans ce sens. Des opérations similaires sont surveillées car possibles pour affaiblir en secret un concurrent en manipulant les cours de ses actions.
Ce stratagème rappelle une nouvelle fois qu’il faut toujours essayer d’éviter une bataille et trouver des moyens moins coûteux de l’emporter sur un adversaire. Ceci implique la nécessité permanente pour un Chinois de jauger assez rapidement les personnes qu’il côtoie pour les classer en trois catégories : celle des partenaires potentiels, celle des ennemis potentiels, et celle des personnes non-pertinentes, avec lesquelles il estime ne rien pouvoir faire. Les relations évoluent toutefois, et un ennemi peut devenir un partenaire, ou inversement. Celui qui ne respecte pas les règles est en revanche considéré comme hors-jeu, et expulsé dans la catégorie des personnes qui ne servent à rien. C’est ce que le gouvernement chinois a signifié aux Français à la suite des manifestations qui lui étaient hostiles lors du passage de la flamme olympique à Paris au printemps 2008. La campagne de boycott organisée ensuite par la Chine visait à "retirer le bois de sous le chaudron" français afin de "tuer le poulet pour effrayer les singes".
Troubler l’eau pour prendre le poisson
20ème stratagème.
Il s’agit de perturber les capacités de l’ennemi à prendre une décision au moment où il devrait le faire, ou à déployer une stratégie décidée précédemment : de même que les poissons deviennent des proies faciles lorsqu’ils sont perdus dans de l’eau qui est trop trouble (c’est une très ancienne technique de pêche), un ennemi ne sait plus comment agir lorsque la visibilité qu’il a de la situation est trop imprécise. Il existe des moyens matériels pour troubler le discernement de l’adversaire, comme des rideaux de fumée, le brouillard, la pluie et les nuits sans lune, mais il s’agit aussi de moyens immatériels à même de désorganiser les troupes ennemies et leur chef : désinformation, surinformation, fausses rumeurs, et tout élément à même de jeter le trouble dans l’esprit de l’opposant. De tels moyens deviennent efficaces lorsque ce dernier doit prendre des décisions importantes. Cette stratégie est liée au stratagème n° 13 "Battre l’herbe pour faire peur au serpent" : sonder le terrain avant d’agir, prendre garde à ne pas éveiller les soupçons, mettre en garde de manière indirecte, repérer les appuis dont on peut bénéficier, intimider s’il le faut, et ne passer à l’acte qu’après. Il faut rechercher, ou susciter, et mettre à profit les dissensions qui peuvent exister chez l’ennemi, ou utiliser ses difficultés à prendre des décisions. Il est donc important, pour appliquer ce stratagème, de dissimuler la nature et l’importance de ses troupes jusqu’à l’attaque décisive. Ceci peut se faire en scindant l’armée, en tenant une partie importante de ses troupes en arrière des hostilités, en les habillant avec l’uniforme de l’ennemi et en les envoyant attaquer des cibles dans son camp. Ceci peut aussi se faire en présentant à l’ennemi des leurres regroupés pour lui faire croire à l’imminence d’une attaque à un endroit précis.
Outre l’épisode déjà mentionné des parachutistes miniatures largués à Port-Saïd en 1956 pour obliger les forces égyptiennes à se dévoiler, on retiendra l’extraordinaire opération Fortitude qui amena les Allemands en juin 1944 à considérer le débarquement allié en Basse-Normandie comme une diversion, et à n’engager le gros de leurs troupes qu’au mois d’août. Des milliers de leurres avaient été disposés dans la région de Douvres : une quantité importante de chars, véhicules de transport, d’artillerie et de bateaux factices, peints aux marques de la 3ème armée commandée par le redouté général Patton persuadèrent les Allemands que le débarquement aurait lieu à cet endroit. Pour ajouter à la confusion, une flottille de petites embarcations émettant de fausses communications radio avait quitté les ports du sud-est de l’Angleterre le 5 juin 1944 en soirée vers le nord de la France. C’est ainsi qu’un très gros poisson se fit prendre dans les eaux troubles de la Manche…
La cigale dorée quitte sa mue
21ème stratagème.
Les cigales mènent une vie principalement souterraine et se nourrissent de racines en général pendant plusieurs années, avant que leur nymphe ne sorte de terre, s’accroche à un tronc d’arbre et se mue en insecte adulte, laissant sur l’arbre son avant-dernière peau, qui, vue de loin, ressemble fort à l’insecte vivant.
Ce stratagème donne la recette d’une évasion : il faut paraître immobile et inactif pendant qu’on s’échappe sans éveiller les soupçons, de même que, loin de sa mue restée accrochée aux yeux de tous, la cigale s’active.
Il est écrit dans le Yijing : Pour faire face au chaos : souplesse et calme. Il convient de ne rien modifier à l’intérieur et de prendre un aspect extérieur original, de telle sorte que, rassurés, les alliés resteront, et que, surpris, les ennemis hésiteront à agir. De même que la soumission et le désordre mènent au déclin, la maîtrise et l’ordre mènent à la victoire. Ce stratagème est en relation avec le n° 36 qui conseille d’éviter l’ennemi afin de préserver les hommes. Lorsqu’on fait la guerre, se retirer n’est pas plus aisé qu’attaquer, car l’ennemi peut écraser les arrières de l’armée s’il poursuit le combat. Une retraite doit donc être prévue avec le plus grand soin, rapide, et surprenante pour l’ennemi.
Il n’y a pas de honte à battre en retraite si celle-ci est prévue et maîtrisée. Affronter un ennemi très puissant débouche en effet sur quatre possibilités : combattre à mort, négocier l’arrêt des combats, se rendre, ou s’enfuir. Mourir au combat et se rendre, c’est subir une défaite complète. Négocier, c’est reconnaître son infériorité. L’image des retraites honteuses est par conséquent trompeuse, car en fuyant on préserve toutes ses chances de gagner une autre fois…
D’une façon générale, ce stratagème insiste sur l’importance qu’il y a d’utiliser toutes sortes de faux-semblants pour dissimuler sa stratégie et les mouvements de ses troupes. À cet égard, les stratèges chinois ont très tôt développé des techniques sophistiquées de permutations internes et de mutations des formes géométriques de base utilisées par les groupes de soldats. Une illustration en est donnée par le grand stratège Zhuge Liang dans le film “Trois Royaumes” où “celui qui est habile dans l’art d’utiliser ses troupes peut les rendre semblables au serpent flexible”, dont toutes les parties peuvent frapper l’ennemi de façon imprévisible.
Fermer la porte pour capturer les voleurs
22ème stratagème.
Achève un adversaire faible en l’encerclant pour lui ôter toute chance de survie. Enferme un ennemi dans un piège pour l’affaiblir et le supprimer. Dans le cas d’ennemis qui utilisent une stratégie de harcèlement et de guérilla, resserre l’étau autour d’eux pour finalement les encercler, les prendre au piège et les supprimer sans pitié.
Lorsqu’on se rend compte que des voleurs se sont introduits dans sa maison, on peut soit les en faire sortir et les pourchasser avec l’aide de voisins, soit les y enfermer et les y retenir prisonniers jusqu’à l’arrivée de secours. Le terme "voleur" désigne ici des individus ou des petits groupes de malfrats ou d’opposants.
Du fait que leur société a été très tôt conditionnée par de fortes densités de population, les Chinois ont pour nécessité et pour habitude de jauger toute personne avec laquelle ils sont en relation, à l’exception de celles qui font partie du cercle restreint de leurs intimes. De même qu’il faut estimer le profit qu’on peut tirer d’une relation amicale, il est primordial de mesurer les capacités de nuisance des personnes avec lesquelles on entrevoit la possibilité d’entrer un jour en opposition. Si une confrontation est rendue inéluctable avec un ennemi puissant, on s’efforcera de toujours laisser une porte ouverte vers une réconciliation, ou pour lui permettre de s’échapper car un ennemi puissant peut devenir extrêmement dangereux s’il est acculé. En revanche, un ennemi faible est renommé fonctionner inversement : il combat tant qu’il existe une chance de s’échapper, mais se rend s’il s’aperçoit que toutes les issues sont fermées ou que toutes ses chances d’en réchapper se sont évanouies. Un ennemi faible ne mérite donc que d’être supprimé, sans pitié ni attention particulière. L’épargner lui donnerait la possibilité d’attaquer ultérieurement en ayant refait et augmenté ses forces, ou en s’alliant à d’autres ennemis.
On est ici à l’opposé des stratégies d’évitement vues maintes fois dans les 36 Stratagèmes. Finies les idées nobles destinées à sauver les vies humaines autant que possible. De tels scrupules n’auraient aucun sens, puisqu’une victoire est assurée sur un adversaire plus faible, ce qui établit une relation avec le stratagème n° 2 "Assiéger Wei pour secourir Zhao" et justifie le stratagème n° 4 "Attendre au repos que l’ennemi s’épuise" .
Dans la pratique, on ne laissera pas se développer les rébellions : on "tuera le poulet pour effrayer les singes" afin d’étouffer dans l’œuf tout mouvement de protestation. Quant à la "tactique du marteau et des faucilles" inventée en 1946 par Lin Biao, elle consistait à concentrer l’attaque en un point précis des forces du Guomintang pour ne pas s’éparpiller, et à les prendre en tenailles pour ne leur laisser aucune chance de s’échapper.
Depuis la guerre de Corée, les États-Unis appliquent à la Chine une politique d’endiguement - containment - avec la 7ème flotte et leurs bases du Pacifique, le Japon, la Corée du Sud, Taiwan, les Philippines, Brunei, l’Australie, l’Indonésie, la Thaïlande, le Pakistan, l’Afghanistan, et une diplomatie active en Asie centrale. De son côté, pour contrôler les capacités de projection de l’Inde, la Chine déploie, malgré son rôle affiché d’opposant à toute ingérence, une stratégie dite "du collier de perles" en s’appuyant sur une série d’îles et de ports : Port-of-Sittwe, Thilawa et Coco en Birmanie, Chittagong au Bangladesh, Hambantota au Sri Lanka, Marao aux Maldives, et au Pakistan, le port de Gwadar que l’Inde appelle désormais le "Gibraltar sino-pakistanais" car il est situé à moins de 240 kilomètres du détroit d’Ormuz.
Ces stratagèmes trouvent un écho dans la philosophie de Nietzsche, pour qui les faibles ne sont pas ceux qu’il faut plaindre, mais ceux dont il faut se méfier : ils sont en effet toujours plus à craindre qu’on ne le croit, car, selon Nietzsche, de la faiblesse naît toujours la haine, alors que les puissants sont doux, car assurés de leur position, éduqués, et par ailleurs forts de leurs responsabilités sociales.
En Chine, où l’on a coutume de dire "ruò ròu qiáng shí" (les faibles servent de pâture aux forts), le cycliste laissera toujours la priorité à l’automobiliste, qui la laissera au camion, qui la laissera aux voitures du Parti.
S’allier au loin pour attaquer ses proches
23ème stratagème.
L’urgence ou la proximité du danger fait qu’on doit lui donner la priorité. Des royaumes ou des individus lointains peuvent devenir des amis, de façon plus ou moins pérenne, car ils n’entreront probablement pas en concurrence avec moi. "Près des yeux, loin du cœur, et loin des yeux, près du cœur". À choisir, il faut se méfier en priorité de mes voisins, ce sont ceux dont j’ai le plus à craindre. Une alliance avec certains adversaires distants est d’autant plus indiquée que ceux-ci peuvent se situer à proximité de mes adversaires, parfois même juste au voisinage et de l’autre côté d’un voisin commun qui est ou peut devenir tant mon adversaire que le leur.
Ce stratagème a plusieurs corolaires : il faut gérer ses amis comme ses ennemis, ne pas avoir plus d’ennemis - ou d’amis - en même temps que ce que l’on peut traiter correctement, et s’occuper de ses ennemis un à un si nécessaire. Une alliance, sans doute secrète et qui sera effective dans l’avenir, peut m’autoriser à attaquer un adversaire dès maintenant. Ce stratagème peut être retourné ainsi : même éloigné de mes bases, dans un environnement hostile, il me faut soigner les alliances traditionnelles susceptibles de me venir en aide.
Ce stratagème fait éminemment référence à la période dite des "Royaumes combattants", qui dura du début du 4ème siècle avant notre ère jusqu’à la création de la Chine en - 221. Cette époque vit s’affronter les divers royaumes de la moitié nord de la Chine actuelle avec une violence croissante, jusqu’à ce que le royaume de Qin réussit à l’emporter sur ses rivaux après des réformes drastiques visant à augmenter sa productivité. Cet épilogue, qui marquât définitivement le pouvoir chinois, ne survint qu’après une longue période de flottement, où aucun royaume ne parvenait à s’imposer car tous étaient de force semblable, et nouaient des alliances complexes qui donnèrent aux stratèges et aux stratagèmes une importance considérable dans la lutte pour l’hégémonie. Au fil des ans, le royaume de Qin parvint à ses fins en appliquant en particulier ce stratagème n°23.
Les stratèges jouèrent à nouveau un rôle de premier plan au cours de l’époque troublée des "Trois royaumes" qui fit suite de 220 à 265 au quatre siècles de relative stabilité des Han. Cette époque riche en événements et en personnages restés célèbres est décrite dans Le Roman des Trois Royaumes composé au 16èmè siècle et dans le récent film de John Woo (2009) qui met en scène Zhuge Liang, le stratège connu de tous en Chine.
Il faut reconnaître que dans l’Asie contemporaine, les relations entre les proches voisins que sont le Japon, la Corée, la Chine et le Vietnam sont caractèrisés moins par leur chaleur amicale que par de lourds passifs, les rancunes, jalousies et phrases assassines. On pense aussi à la longue rivalité entre le Vietnam et la Thaïlande, à l’inimitié héréditaire entre Thaïlandais et Birmans, aux conflits entre la Chine et les Indiens, Tibétains, Turcs Ouïghours, et Russes jusqu’il y a peu. Six pays ont en commun une pomme de discorde dont ils sont tous voisins, et qui pourrait les amener prochainement à une confrontation armée : les îles de l’océan Pacifique situées entre Singapour et le détroit de Taiwan.








