L’Art de la Guerre est le plus ancien traité de théorie militaire du monde. Son auteur, Sun Zi, est un contemporain de Confucius (vers 551-479 av J-C.). La victoire militaire sur l’ennemi n’arrive selon lui qu’en troisième position dans le succès de la guerre, après les moyens diplomatiques. Les victoires obtenues grâce aux stratagèmes sont au premier rang. Les Chinois attachent une grande importance à ces stratagèmes, source d’expressions multiples qui sont autant de pierres angulaires de leur culture. Les 36 stratagèmes est un recueil secret datant peut-être de l’époque de la dynastie des Ming (1368-1644). Il offre un tableau exhaustif de toutes les ruses, et des méthodes qui permettent de les interpréter en termes de stratégie militaire. Ruses pour vivre et survivre, ils s’appliquent aux stratégies commerciales, à l’infinie réversibilité de la tromperie, et à la géopolitique. Ils permettent de faire face à toutes les situations conflictuelles et de l’emporter sur l’adversaire jusque dans les batailles presque perdues. PrepAsia vous propose dans chaque PrepAsien d’évoquer l’un de ces stratagèmes.
Traverser la mer sans que l’Empereur le sache
Assiéger Wei pour secourir Zhao
Tuer avec un couteau d’emprunt
Attendre au repos que l’ennemi s’épuise
Profiter de l’incendie pour voler
Bruit à l’Est, attaque à l’Ouest
Créer quelque chose à partir de rien
Marcher secrètement vers Chencang
Regarder le feu depuis la rive opposée
Dissimuler une épée sous un sourire
Le prunier sèche à la place du pêcher
Battre l’herbe pour faire peur au serpent
1erstratagème.
Les ruses secrètes ne sont pas incompatibles avec les actions ouvertes si elles sont cachées dedans. Le plus visible dissimule le plus de secrets. Ceux qui prennent trop de précautions sont susceptibles de ne plus être sur leur garde. Les actions familières n’éveillent pas la suspicion. Cette expression proverbiale est issue de l’histoire d’un ingénieux général des Tang, qui mit au point une méthode pour transporter l’Empereur sain et sauf sur la mer sans qu’il le sache. Chaque manœuvre militaire a deux aspects : le mouvement apparent et l’intention cachée. En dissimulant les deux, on peut prendre l’ennemi complètement par surprise, mais cela est difficile. Dans la plupart des cas, maintenir l’ennemi dans une totale ignorance de nos opérations est plus délicat que de « traverser la mer sans que l’Empereur le sache ». L’alternative est de pousser l’ennemi à négliger ou mal interpréter nos intentions.
(Le PrepAsien N° 14-novembre 2004)
2èmestartagème.
Attaque un point faible qui est cher à l’adversaire si celui-ci est trop fort pour être attaqué directement, car il ne peut être supérieur en tout. Cherche la faiblesse de son armure, divise et régne. Il vaut mieux fragmenter en petits groupes vulnérables un ennemi puissant et concentré plutôt qu’attaquer à la hâte. Attend ton heure et frappe seulement après que l’ennemi ait d’abord frappé. Plutôt que tenter de secourir directement une région menacée par l’ennemi, attaque ses bases arrières. Il devra retirer ses troupes pour sauver son propre arrière-pays. Cette stratégie tire son nom d’un célèbre incident survenu en 354 av JC entre deux des royaumes combattants. Quand l’ennemi déploie ses forces principales pour attaquer un état voisin mais rencontre une forte résistance, la meilleure voie pour aider ce voisin est d’envahir le territoire ennemi. L’ennemi n’aura d’autre choix que de rentrer à marche forcée et une embuscade peut alors être tendue pour vaincre son armée de façon décisive. Ce stratagème s’applique à l’offensive chinoise de 1979 pour forcer – en vain – le Vietnam à retirer ses troupes du Cambodge. Selon le commentateur taiwanais Shu Han, la menace était insuffisante, et le stratagème n°2 aurait été couronné de succès si la Chine avait assiégé Hanoi. Dans un sens plus large, il faut concentrer ses forces pour attaquer le point faible de l’ennemi. Dans la littérature militaire chinoise, l’action est souvent assimilée à la régulation des rivières : avec un ennemi furieux et surpuissant comme un flot déchaîné, il faut éviter une confrontation et attendre qu’il ait perdu son élan, de même que le flot de la rivière se calme et devient contrôlable en aval des rapides.
(Le PrepAsien N° 15-janvier 2005)
3èmestratagème.
En conduisant un troisième élément à commettre un meurtre, on peut atteindre son but sans avoir à en assumer la responsabilité. Elimine un adversaire par les mains d’un autre, utilise les ressources d’un autre pour faire ton travail, atteint un but caché en manipulant un tiers. Ce stratagème s’applique en particulier à un sombre épisode de la seconde guerre mondiale : En août 1944, la résistance polonaise passe à l’attaque pour tenter de soustraire Varsovie au champs de bataille russo-allemands. Informée de l’initiative polonaise, l’Armée Rouge arrête sa progression aux portes de la ville malgré les protestations des alliés. Elle ne la reprendra que six semaines plus tard, lorsque la Wehrmacht aura nettoyé les poches de résistance. Dans un sens plus large, pour combattre un ennemi fort, il faut trouver une puissance en désaccord avec cet ennemi et l’amener à le combattre à votre place. Les anciens stratèges militaires chinois disent que lorsque deux camps s’opposent, il est essentiel de gagner à sa cause un éventuel troisième camp car le résultat final dépend incontestablement de son attitude. On réfléchira sur ce point aux rapports triangulaires entre la Chine, les Etats-Unis et l’Europe.
(Le PrepAsien N° 16-mai 2005)
4èmestratagème.
« Utilise la patience, préserve tes forces, et use l’ennemi. Amène l’ennemi dans une impasse sans même le combattre, car il est une loi universelle de la nature qui veut qu’un élément hyper-actif perde son énergie avec le temps, tandis qu’un élément passif pourra préserver et développer sa force. En termes militaires, on doit éviter l’engagement avec un ennemi irrésistible jusqu’à ce que la force de celui-ci s’épuise dans l’excitation. Celui qui attaque a certes le choix de la bataille et l’avantage de l’initiative. Mais cette stratégie insiste sur les avantages de la défense. En prenant une position que l’attaquant ne peut contourner et en s’assurant de réserves suffisantes, le défenseur a l’opportunité de préserver ses forces en attendant que l’ennemi s’épuise jusqu’à avoir perdu sa supériorité. C’est alors pour le défenseur le moment opportun pour contre-attaquer et l’emporter. Ce stratagème s’applique également à la vie privée, où il convient d’occuper en permanence un ennemi, de lui causer un maximum de soucis, et d’attendre que la fatigue l’affaiblisse. Mao Zedong écrivait en 1936 dans Problèmes stratégiques de la guerre révolutionnaire en Chine : « Si l’adversaire qui attaque nous est de beaucoup supérieur tant en quantité qu’en qualité, il n’y a qu’un moyen de modifier le rapport des forces : attendre qu’il se soit enfoncé profondément dans nos bases d’appui et qu’il étouffe sous le poids des difficultés qu’il y rencontre, de sorte que « les gros, ils en ont fait des maigres ; les maigres, ils en ont fait des cadavres ».
(Le PrepAsien N° 17-octobre 2005)
5èmestratagème.
Exploite les difficultés de l’ennemi et tire parti d’opportunités au fur et à mesure de l’aggravation de la situation chaotique de l’adversaire. Saisis la chance d’obtenir un avantage quand l’ennemi traverse une crise majeure. La tenacité l’emporte sur la faiblesse, c’est une question de temps. Cette maxime signifie qu’on peut tirer avantage des déboires d’autrui pour lui causer du tort. Une maison en flammes sombre dans le désordre et la confusion. Ainsi, un voleur peut en profiter pour la piller pendant que ses gardes sont occupés à combattre le feu. Lorsqu’on est en guerre, la maison en flammes est le symbole d’un pays qui est sur le déclin ou qui pour le moins souffre de troubles graves. Celui qui attaque un pays qui est dans cette situation obtiendra un bénéfice double au prix d’un demi-effort. Cette stratégie recommande le principe quasi-universel de frapper les points faibles de l’ennemi et, en ce sens, elle se rapporte à plusieurs autres stratégies. Les Chinois font référence à ce stratagème pour illustrer la façon dont la France dépêcha en août 1944 à Pékin l’ambassadeur extraordinaire Marie-Melchior-Joseph-Théodore de Lagrené pour obtenir un traitement de faveur reconnu par le traité de Huangpu. Ce traité, rangé dans la catégorie des « traités inégaux » par la Chine, fut obtenu à la suite de la première guerre de l’Opium (1840-1842) qui avait laissé la Chine exsangue et permis aux Etats-Unis et à la Grande-Bretagne de signer de très avantageux « traités.inégaux ». Les Chinois d’aujourd’hui n’oublient pas que ces trois nations ont alors « profité de l’incendie pour voler »…
(Le PrepAsien N° 18-janvier 2006)
6èmestratagème.
Ce sixième stratagème clôt la première série de 6 x 6 = 36 stratagèmes du traité, consacré aux plans pour les batailles déjà gagnées. Il s’agit ici de simuler une attaque à l’Est pour mieux attaquer à l’Ouest en détournant ainsi l’attention de l’adversaire. Un proverbe chinois dit : « il n’y a jamais trop de ruse durant la guerre ». Cette stratégie prévient toutefois qu’avant d’essayer de tromper l’ennemi par des mouvements de troupes simulés, il faut s’assurer de son manque de jugement. Le bon commandant déploie ses troupes en connaissant ses forces et ses faiblesses. En agissant ainsi, non seulement il n’est pas susceptible d’être dupé par les mouvements trompeurs de l’ennemi, mais encore il peut feindre d’être trompé et retourner ainsi contre lui les ruses de l’ennemi. Sun Zi observe que « dans le passé, ceux qui avaient l’art de diriger les opérations de guerre s’assuraient d’abord d’être invincibles et ensuite attendaient une occasion de battre l’ennemi ». Il est dit dans l’Ancien Testament que les Israélites firent sept fois le tour des remparts de Jéricho en sonnant des trompettes avant que les murs de la cité ne s’écroulassent. Il est vraisemblable que ces défenses tombèrent en fait à la suite d’un travail de sape dont le bruit fut couvert par les sonneries des trompettes israélites. En 1977, les pongistes chinois utilisèrent ce stratagème en tournoi international, en envoyant la balle aussi haut que possible lors des services, de telle sorte que leurs adversaires ne puissent anticiper le coup à venir. Comme dans ce dernier exemple, on ne prendra pas l’Est et l’Ouest au sens propre, mais plutôt dans un sens figuré, plus général, de point de diversion et de point d’attaque.
(Le PrepAsien N° 19-mai 2006)
7èmestratagème.
Ce stratagème introduit la seconde série de 6 x 6 = 36 stratagèmes du traité, consacrée aux plans pour les batailles indécises.
Réalise ce qui était sans substance, car chaque chose, avant d’exister, est inexistante : elle naît donc du néant. Faire une feinte, non pour la faire passer pour la réalité, mais pour la faire devenir réalité après que l’ennemi soit convaincu qu’il s’agit bien d’une feinte. La force véritable croît sous une fausse apparence, tel le Yin croissant à son maximum pour se transformer en Yang. La guerre demande souvent de feindre des manœuvres pour distraire et induire en erreur l’ennemi. Ce type de ruse étant aisément identifiable, l’ennemi ne pourra être défait que par une action authentique et non par un simulacre. Cette maxime est communément utilisée aujourd’hui pour désigner une personne qui accuse sans fondement. L’Histoire regorge d’exemples de telles feintes : on pense en particulier aux centaines d’équipements factices - tanks, avions, transports de troupes - accumulés par les alliés devant Calais en mai-juin 1944 pour faire croire à l’imminence d’un débarquement à cet endroit. En 756 après J.-C., sous la dynastie des Tang, le général Zhang Xun défend la ville de Yongqiu avec de faibles moyens. Il fait confectionner un millier de mannequins de paille vêtus de noir, et, la nuit venue, les fait descendre le long des remparts de la ville attachés à des cordes. L’ennemi, croyant à une attaque massive, darde les mannequins de flèches qui sont récupérées. Plus tard, de vrais soldats habillés en noir descendent le long des remparts ; l’ennemi qui ne veut pas se faire leurrer à nouveau ne tire pas de flèches. Les soldats incendient son camp et sèment la déroute. Les médias chinois et le Parti Communiste chinois ont beaucoup fustigé l’usage du stratagème n° 7 par les ennemis de classe, de la Nation, du socialisme, etc. Le Quotidien du Peuple a ainsi souligné maintes fois dans les années 80 comment "l’Union Soviétique saisit toutes les occasions pour créer quelque chose à partir de rien contre la Chine".
(Le PrepAsien N° 20-octobre 2006)
8èmestratagème.
Voici le deuxième stratagème de la série consacrée aux plans pour les batailles indécises. Détruit l’adversaire en menant une fausse attaque dans une direction alors que c’est ailleurs, là où il ne se défend pas, que porte la véritable offensive. Faire une manœuvre ostensible de diversion pour fixer la force principale de l’adversaire, et emprunter pendant ce temps un chemin détourné, caché, pour attaquer l’ennemi. Cacher une intention peu ordinaire derrière une action ou des faits conventionnels. Cette maxime fait référence à un épisode très populaire de l’histoire de Chine et à la stratégie utilisée en 206 av. J.-C. par Liu Bang, fondateur de la dynastie Han, quand il mena une campagne contre Xiang Yu, son rival pour le contrôle de l’empire. Il donna l’illusion de se préparer à venir l’affronter par le chemin normal mais pendant ce temps expédia son armée par une voie détournée à Chencang, prenant ainsi l’ennemi par surprise et gagnant un large territoire pour un faible coût. Ce stratagème insiste sur la mise en œuvre d’un mouvement de diversion, en général une attaque frontale, pour dissimuler la manœuvre secrète qui doit déborder l’ennemi. Ceci est bien en accord avec la stratégie de Sun Zi visant à combattre l’ennemi avec des forces ordinaires et à le défaire avec des forces spéciales, mais seulement dans le cas où cet ennemi est maintenu en respect non par la présence de la puissance principale, mais par un mouvement de diversion, qui néanmoins requiert quelques actions concrètes pour devenir crédible. Le débarquement des Alliés en juin 1944 en Normandie à la place de Calais est une bonne illustration de ce stratagème, comme cela l’était du septième stratagème (Créer quelque chose à partir de rien). L’"éclectisme" a toujours été l’objet de vives critiques de la part du Parti communiste chinois, qui entend par là le fait de ne pas défendre des opinions tranchées, ce qui couvre des intentions nécessairement malignes. Le premier ministre Zhou Enlai fut l’objet d’accusations répétées du Quotien du Peuple qui, se référant explicitement au stratagème n°8, considérait que son éclectisme cachait en fait une véritable "marche secrète vers Chencang".
(Le PrepAsien N° 21-janvier 2007)
9èmestratagème.
Voici le troisième stratagème de la série consacrée aux plans pour les batailles indécises. Laisse tes adversaires se déchirer entre eux pendant que tu attends en regardant, et plus tard balaye le survivant épuisé. Stratagème de la non-intervention, de l’attente patiente, version qui peut même devenir non violente de "la vengeance est un plat qui se mange froid", éloge du renvoi à plus tard de certaines affaires urgentes. Le feu symbolise ici une situation de crise : quand la désunion de l’ennemi devient apparente, il ne faut pas agir mais au contraire attendre le bouleversement maximal. De cruelles dissensions internes ne pourront que causer la mort de l’ennemi par ses propres mains. Agir au moment opportun apporte la félicité, et il est recommandé à la guerre d’attendre le moment propice pour agir : tel le tonnerre qui ne frappe pas durant l’hiver, un chef militaire se retient d’agir jusqu’au moment favorable. Un bon général doit en effet maîtriser l’art du retard. Il ne doit pas chercher la confrontation à tout prix mais patienter jusqu’au meilleur moment pour attaquer, idéalement quand son armée est au mieux de sa forme et quand l’adversaire est au plus bas. Tel est le principe de base de toutes les stratégies agissant à retardement. Pour moissonner les lauriers d’une guerre, usez de divers éléments d’une autre règle de base de la guerre : l’utilisation de forces extérieures pour parvenir à vos fins. On met ainsi en rapport cette stratégie avec la stratégie n°3 : "Tuer avec un couteau d’emprunt", ce qui est toutefois plus difficile à mettre en œuvre car il faut le plus souvent manipuler conjointement plusieurs forces, qu’elles soient alliées, ennemies ou indépendantes. En juin 1948, pendant la guerre civile chinoise, l’armée rouge assiège la ville de Changchun qui est défendue par quelques 100 000 hommes fidèles à Chiang Kai-shek, dans le camp duquel existent de profondes dissensions (ou "contradictions" selon la phraséologie marxiste). Les vivres viennent à manquer, et les conflits débouchent sur la rébellion d’un grand nombre de soldats qui refusent les ordres de rompre l’encerclement : la ville est prise sans combat. Dans le discours officiel du PCC, le fait d’ "observer le feu depuis la rive opposée" est aujourd’hui stigmatisé. L’attitude passe pour égoïste et revient à se tenir à l’écart des problèmes des autres sans chercher à aider à leur solution, ce qui est souvent illustré par une formule de Feng Menglong (1574-1646 ap. J.-C.) : "Chacun balaie devant sa porte sans jeter le moindre regard sur la glace du toit du voisin".
(Le PrepAsien N° 22-mai 2007)
10èmestratagème.
Pour que tes adversaires soient sereins et sans crainte, dissimule l’hostilité sous l’apparence de l’amitié. Une autre formulation de ce stratagème est "Miel aux lèvres, épée au ventre". Rassurez l’ennemi pour le rendre négligent, travaillez en secret pour le subjuguer, préparez-vous pleinement avant de passer à l’action pour empêcher l’ennemi de changer d’état d’esprit : c’est la méthode pour dissimuler une puissante volonté sous une apparente docilité. Une personne avec un visage souriant et un cœur cruel est connu dans le folklore chinois comme le "tigre souriant". À la guerre, acquérir une sagesse tardive en prenant conscience du caractère dangereux des "tigres souriants" n’a que peu d’utilité, car son prix en fait un luxe excessif. En conséquence, une proposition de paix sera toujours reçue avec suspicion tant que le résultat de la guerre n’est pas manifeste. Les formules font référence à Li Yifu, fonctionnaire officiel, et à Li Linfu, chancelier impérial du VIIIe siècle, tous deux célèbres pour leur fourberie. Après la mort de Mao Zedong, les membres de la Bande des Quatre furent présentés comme des disciples zélés de Li Linfu, auquel Mao comparait par ailleurs les impérialistes, en recommandant de combattre l’esprit de Li Yifu et de Li Linfu qu’il dépeint ainsi : "Se soumettre en apparence, mais s’opposer intérieurement, dire oui, mais penser le contraire, prononcer de belles paroles face aux gens, mais intriguer contre eux par derrière – telles sont les manifestations de la duplicité." Khrouchtchev fut caricaturé en Li Yifu, car de fidèle disciple de Staline, il se transforma en son accusateur après sa mort en 1956. Les soviétiques sont également présentés en Li Linfu en Afghanistan, où la coopération amicale, les aides financières et militaires se sont révélées n’être que des préliminaires à l’invasion du pays.
(Le PrepAsien N° 23-octobre 2007)
11èmestratagème.
S’il le faut, sacrifie le moins important pour sauver ce qui est essentiel. Quand la défaite est inéluctable, il faut diminuer le faible (Yin) pour augmenter le fort (Yang). Les pertes sont inévitables à la guerre. En acceptant ce fait, un général expérimenté dresse ses plans de bataille de façon à pouvoir obtenir une grande victoire pour un faible coût. Une antique expression chinoise l’exprime ainsi : la diminution du Yin (point relatif) peut être avantageuse pour le Yang (point essentiel). Une expression semblable se retrouve chez les joueurs d’échecs chinois "abandonner un pion pour sauver un chariot". Chaque faction en conflit a ses forces et ses faiblesses. Il est rare qu’un des côtés l’emporte sur l’autre dans tous les domaines. Quoique l’issue d’une bataille dépende surtout de la puissance totale des antagonistes, le plus faible peut parfois vaincre en attaquant de petits détachements ennemis. Après une ou plusieurs batailles semblables, le côté le plus faible deviendra fort et sera en position d’engager une bataille décisive pour vaincre l’ennemi de façon décisive. Ce stratagème a pour origine un poème populaire recueilli par le Conservatoire Yuefu, un organisme fondé par l’empereur des Han Wu Di (147-87 av. J.-C.). La collection Yuefu existe toujours et contient le poème : Un pêcher pousse près d’un puits. Un prunier pousse près de lui. Des insectes viennent à ronger les racines du pêcher. Le prunier se dessèche à la place du pêcher. Si même les arbres se sacrifient l’un pour l’autre, comment des frères pourraient-ils s’oublier ? Les avantages consentis par la Chine au capitalisme international lors de son ouverture aux investissements étrangers dans les années 80 jouent clairement le rôle, soigneusement calculé, du prunier sacrifié aux intérêts à long terme du pays.
(Le PrepAsien N° 24-janvier 2008)
12èmestratagème.
Il faut savoir saisir toutes les occasions de s’enrichir : en gardant constamment ses sens en éveil, en étant prêt psychologiquement et en saisissant toute occasion qui vient à se présenter, quel que soit le lieu et le moment. Il faut savoir faire un bénéfice sans effort, tirer parti à bon escient de la négligence ou de l’incompétence de l’adversaire. On se souviendra que le mouton qui s’agenouille devant sa mère pour téter était dans la Chine ancienne le symbole de la piété filiale. Tirer avantage du moindre défaut ; s’emparer du plus petit profit. Faire usage d’une erreur mineure de l’ennemi pour obtenir une victoire, même mineure. Dans un contexte militaire, le mouton représente en effet n’importe quelle faute inattendue de l’ennemi. De même que c’est le général en chef qui décide de "piller une maison en flammes", c’est le plus souvent un général subordonné qui trouve le mouton et décide de "l’emmener de la main droite". Il faut donc saisir toute chance de se renforcer et d’affaiblir l’ennemi, pour une victoire qui, comme certains coups aux échecs, peut décider de l’issue finale de la confrontation. Le Renmin Ribao s’insurgeait en 1984 contre les moutons "cueillis en passant", jeunes cadres sans compétences ni envergure, promus à des postes élevés sans risque de faire de l’ombre à leur mentor. L’intérêt de ce stratagème n’est pas d’emmener spécifiquement un mouton, mais de développer une attitude d’ouverture permanente et globale à toute éventualité de bénéfice… y compris dans le cas où l’on y est pour rien.
(Le PrepAsien N° 25-mai 2008)
13èmestratagème.
Il faut sonder le terrain, mais prendre garde à ne pas éveiller les soupçons. Il vaut mieux mettre en garde de manière indirecte, repérer les appuis dont on peut bénéficier, intimider s’il le faut et ne passer à l’acte qu’ensuite. L’intitulé trouverait son origine dans la pratique pédagogique bouddhiste développée en Chine au 7ème siècle, de donner aux novices des coups de bâtons "d’illumination"… Il indique ce qu’il ne faut pas faire : car on peut bien entendu frapper l’herbe pour faire fuir les serpents dangereux, mais le conseil est ici de ne point frapper si cela risque d’alerter un ennemi. S’il est parfois indiqué de lancer des attaques exploratoires pour tester l’ennemi avant une offensive générale, un bon stratège évitera souvent de multiplier les petits engagements ici et là, car ceux-ci mettent en garde l’ennemi et lui permettent de jauger les forces, les intentions et les méthodes de son rival. Le conseil est évidemment péremptoire dans le cas d’un projet d’attaque surprise. L’exécution des condamnés à mort et les campagnes de moralisation ont depuis longtemps permis au pouvoir chinois de "battre l’herbe pour faire peur au serpent", c’est-à-dire de condamner pour l’exemple afin de garantir l’ordre social. Il s’agit aussi dans ce cas de "tuer la poule pour intimider le singe" L’épisode des faux parachutistes de Port-Saïd relève du stratagème n°13 : le lâcher de miniatures sur le canal de Suez en 1956 entraina une riposte immédiate des forces égyptiennes qui se dévoilèrent alors largement à l’aviation anglo-française. On se souvient aussi que la campagne de "rectification" dite "des Cent Fleurs", lancée officiellement en 1957 pour permettre à chacun de s’exprimer sur la conduite des affaires chinoises par le Parti Communiste, fut utilisée pour repérer puis éliminer les déviationnistes. Depuis, les Chinois sont devenus un peu méfiants quand le pouvoir leur propose d’exprimer leurs griefs…
(Le PrepAsien N° 26-septembre 2008)
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